« El polaco » Goyeneche : La vérité… à l’intérieur !

Deuxième partie: un répertoire exceptionnel

Goyeneche avait l’habitude de dire: « creo que el tango me quiere a mí… ¿ sabes por qué ?, porque en algunos tangos me dice despacito gracias » (J’ai la sensation que le tango, m’aime, moi… tu sais pour quoi ? parce que dans certains tangos, à voix basse, il me dit « merci »). Bon nombre d’auteurs, ont composé pour lui, comme Homero Expósito qui lui a écrit de fantastiques textes comme : Naranjo en flor,  cette poésie qui retrace l’histoire d’amour d’une belle « más blanda que el agua, que el agua blanda » (plus douce que l’eau, que l’eau tendre) : Chau no va más, Oyeme (pour la mort d’un ami, Horacio Francini, frère du directeur). Goyeneche se sent concerné par ce que le poète essaie de dire « comprendo el drama del poeta, su filosofía » (Je comprends le drame du poète, sa philosophie !). Déjà, il le répétait souvent, dans la vie, Expósito parlait avec des points et des virgules, ses tangos aussi. La liste des enregistrements est considérable. Un des derniers, El polaco por dentro, fut enregistré avec 55 musiciens du théâtre Colon, l’opéra de Buenos Aires, sous la direction du violoniste Carlos Fransetti.

 

Mais Goyeneche n’a jamais abandonné son Café San Quintin, avenue Tejar, au croisement de la rue Tamborini. Il avait là ses copains. Le lieu était fréquenté par de célébrités comme Natalio Ringo Bonavena, champion argentin de boxe poids lourds, qui s’est battu contre les Américains Mohamed Ali et Fraise. Il pouvait aussi y rencontrer Mercedes Sosa, la folkloriste, voir avec assiduité les jeunes chanteurs et  rockers de l’époque, comme Alejandro Lerner, Raul Baglietto, Fito Paez. Il adorait Franck Sinatra et les Beatles. Grand supporteur du petit club de Platense, à Saavedra, il n’a jamais quitté les gradins du stade, ni les rues, ni ses amis, ni sa médaille porte bonheur avec Notre Dame de Paris, car, comme il aime le répéter : « A mi el sol me hace mal, soy amigo de la luna. La noche te enseña que es lo bueno » (Le soleil me fait du mal, je suis copain de la lune. La nuit t’apprend ce qui est bon). Mais, la nuit, c’est aussi le lieu de toutes les tentations : l’alcool, la drogue, la vie soit disant facile, il en est conscient. Ce que chantent des tangos comme Ché bandoneón, de Manzi et Troilo, ou le chanteur instaure un dialogue avec l’instrument, et aussi La última curda, de Cátulo Castillo, Malena, María, magnifiques poèmes.

 

En tant qu’acteur de cinéma, Goyeneche joue son propre personnage dans dans El exilio de Gardel et Sur, de Fernando « Pino » Solanas. « Regarde, lui disait le réalisateur pour calmer sa naturelle inquiétude : ne t’attache pas au script, tu le changes à ta manière… ». Il joue à coté du regretté comédien français Philippe Léotard, ou de l’argentin Miguel Angel Solá. Les jeunes actrices l’adoraient : Susú Pecoraro et Gabriela Toscano s’occupaient de lui comme si c’était leur père. Il va ainsi chanter un répertoire composé pour le film par Astor Piazolla, comme Vuelvo al sur, sur des paroles de Solanas lui-même. Du grand maître du bandonéon, de celui qui allait renouveler le tango des 70/80, il interprétait déjà la Balada para un loco et Chiquilín de Bachín, des chefs d’œuvres !

 

Sa dimension internationale se confirme a travers ses tournées faites au Japon, Italie, Espagne, Canada, Etats Unis, mais c’est avec le spectacle de Claudio Segovia y Hector Orezolli, présenté a Paris, au théâtre de Châtelet, en 1983, pour le Festival d’Automne : « Tango Argentino » qu’il atteint les sommets. Pendant 6 jours, il chante accompagné par le Sexteto Mayor, et des danseurs comme Copes et Virulazo.  Au départ, le budget était serré, don Goyo  couchait chez des amis parisiens. Pourtant le spectacle est une grande réussite et fait le tour du monde, New York, Broadway, etc., pour revenir en France, en 1984, pendant un mois, et en 1989 pour une tournée nationale qui passe aussi par la ville où j’habite, Nîmes.

 

Pour les jeunes générations, il devient une sorte de mythe, mais sa voix — on disait qu’il avait du sable au fond de la gorge —, devient de plus en plus faible et transforme son personnage en une sorte de « diseur » récitant les textes avec beaucoup de passion, de mélancolie et de tristesse. Tant de sentiment a pris fin un samedi d’Août, en 1994, à 68 ans.  Un grand journal argentin titra : « Se fue el último gran cantor ». (Le dernier grand chanteur est parti !)

 

Le « Polaco » a eu l’honneur d’un tango: Fantasma de luna,  titre de Raimundo Rosales, musique de Raul Garello. Ses paroles rappèlent le calme et lointain quartier de Saavedra  :

 

Canta un gorrión desde noviembre a octubre,

Marea un bandoneón en el escabio,

Dicen que llueve amor de serenatas

Cuando el Polaco canta para el barrio.

 

Un moineau chante de novembre à octobre

Un bandonéon se plonge dans le pinard

Ils disent qu’il pleut un amour de sérénades

Quand le « Polaco » chante pour son quartier.

 

Il  nous reste aujourd’hui de sa philosophie simple, de ses principes qu’il a défendu avec hargne, cette définition : « Le tango n’est pas chan-chan, on le chante avec le cuore. Dans le tango il faut réfléchir. Et le chanteur doit jouer pendant les quatre vint-dix minutes, mouiller le maillot, et ne pas se préoccuper de sa coupe de cheveux ». C’est à dire, la vérité est à l’intérieur, voilà sa force.

Conférence donnée à la Milonga del Angel, en Janvier 2002

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