Mon passage par « Trottoirs de Buenos Aires», rue des Lombards

A mí me tocó un día irme muy lejos
pero no me olvidé de las “vederas”.
Aquí o allá las siento en los tamangos
como la fiel caricia de mi tierra.

 

                                                       De Julio Cortázar, “Veredas de Buenos Aires”,

                                                               Salvo el Crepúsculo, Alfaguara, Madrid, 1985.

 

Le temps venu je suis parti loin, très loin,

mais je n’ai pas oublié les trottoirs.

Ici ou là-bas je les sens sous mes godasses,

comme je sens la fidèle caresse de ma terre.

  

                                                              « Trottoirs de Buenos Aires », traduction  

                                                             de Carol Dunlop parue dans la revue

                                                                   Tango, N° 3, Paris, 1984

En soi, ce fut une expérience très courte, de quelques mois seulement, quatre ou cinq, je ne me souviens pas très bien. Faudrait-il retrouver peut-être mes bulletins de salaire, là on aurait le renseignement précis de la durée de telle « aventure ».

Lors d’un récent voyage à Paris, j’ai eu besoin de me balader par le quartier du Châtelet, les Halles et la rue des Lombards ; besoin de voir, sentir, me rappeler de tant de nuits où le voile nocturne tombait sur la capitale, et avec l’éclairage public, une autre ville, une autre faune,  se réveillait. Petit à petit, la « vitesse » et le stress de la journée de travail laissait place, sans que l’on se rende vraiment compte, à la nonchalance, aux regards furtifs, à la cupidité… hommes seuls, jeunes couples, touristes, passants, putains. A cet heure là, les marchands de kebabs s’affairaient en dispersant dans l’air des odeurs plus pénétrantes, plus fortes, plus grasses, plus symboliques aussi, quelque part, l’espace de la rue devenait singulier, étranger, même portuaire (Istanbul, Marseille, Ankara, Tanger).

 

Selon un « planning » établi par le gérant, Alain, nous devions commencer notre  travail au café-concert, soit à 19, soit à 20 heures. Normalement, mon contrat spécifiait que je étais embauché pour m’occuper des gens en terrasse, mais la nuit arrivant, le début du concert -vers 21 heures- nous obligeait à nous activer en salle… c'est-à-dire, servir tout le public avant la première note de musique, car après c’était impossible, tant il y avait du monde serré autour des chaises et des tables. Il fallait faire vite afin que les empanadas chauffent et que la machine à café ne devienne pas dérangeante avant les premières notes d’El Choclo ou La Cumparsita.

 

A l’époque, on ne dansait pas aux « Trottoirs de Buenos Aires ». Il n’y avait pas de piste prévue à cet effet dans ce local assez Art Déco, signé par le peintre et décorateur d’opéra, Roberto Plate. La longueur de la salle était remplie donc de chaises Tonet (c’est de cette manière qu’on les appelle en Argentine) et de tables rondes en marbre. La scène, au fond, et sa petite estrade, avec un revêtement en bois sur les murs, et éclairé de face. Devant l’entrée, à gauche, se trouvait une longue banquette en velours couleur « lit de vin », qui permettait aux derniers arrivants, ou aux clients les plus assidus, de s’installer, plus pour écouter que pour voir, car de là se divisait très mal la scène. A droite, se trouvait le comptoir en zinc… c’est à cet endroit que pour Daniel, Octavio, Emmanuel, et moi (la cheville ouvrière dans son ensemble !), tout se déroulait de manière métronomique : là, nous chargions les commandes, ensuite, nous prenions aussi du repos entre deux tandas de tangos, nous refaisions nos comptes, nous organisions notre service (chacun se partageant un certain nombre de tables). Enfin, c’est dans cet espace que nous échangions quelques commérages ou blagues, nous discutions parfois avec un musicien, un habitué, un badaud… Au fond du local, tout près de la scène, il y avait un escalier, assez étroit, qui menait aux toilettes, et aux deux humides vestiaires (los camarines). C’est là où, en tant que serveurs, nous partagions l’espace afin de mettre, nous tous, notre uniforme : chemise blanche, pantalon, gilet, cravate et chaussures noires. Tous les soirs on répétait la même cérémonie : s’habiller en garçon de café pour être véritablement garçon de café. Mais ce rituel de transformation de soi, très souvent, car le lieu étant si exigu, se partageait même avec les musiciens, qui mettaient eux aussi leur costume de scène, tout comme les artistes femmes, leurs robes,  pour qui à l’occasion, noblesse oblige, on leur réservait une cabine séparément. C’est en évoquant cet intermède vestimentaire et cet étroit passage entre le sous-sol et l’étage, entre l’ombre et la lumière, entre l’homme de la rue et l’artiste, l’inconnue et la célébrité, que les noms me viennent lentement à la mémoire… quand je travaillais là, il y a eu au programme : le trio de Juan Carlos Carrasco, Ciro Pérez et Walter Ríos (au bandonéon), l’extraordinaire duo Horacio Salgán - Alfredo De Lío(*), Jacinta, Josefina, Estela Klainer, Horacio Molina et Rubén Juárez. Le journaliste et écrivain, Edgardo Canton faisait les présentations avec menus détails et pertinence, introduisant toujours le style et le morceau en question.

 

Face à la scène, dans la salle, parmi les habitués les plus célèbres on trouvait : l’acteur Pierre Richard et le producteur discographique Remy Kolpa-Kopoul (tous deux souvent accompagnés de ravissantes blondes !), le peintre Antonio Seguí, le poète César Fernández Moreno, le sculpteur Osvaldo Rodríguez, la journaliste Danielle Raymond, le chanteur Reinaldo Anselmi, les membres des différentes délégations consulaires et de l’Ambassade d’Argentine, et d’autres Argentins de passage à Paris. Tout un monde attiré par ce lieu, sous un dénominateur commun : écouter du tango.

 

Les tâches du personnel impliquaient soit de mettre en ordre la salle avant concert, cela était la responsabilité de celui qui commençait son service à 19 heures ou, plus dur encore, pour celui qui démarrait à 20 heures, faire en sorte que à la fin de la soirée le lieu retrouve l’ordre habituel. Il fallait donc débarrasser, nettoyer et ranger les tables ; vider les cendriers (à l’époque, en 1983, on fumait encore dans les lieux publics !) passer le balais, et rentrer chaises et tables de la terrasse afin de laisser l’ensemble clean pour le jour suivant. Après de si fatigants exercices, nous retrouvions nos habits de rue, et par la sortie de secours, qui donnait sur une impasse derrière la rue de Lombards, vers deux ou trois heures du matin (selon la soirée, les bis, le « peuple ») nous rejoignons ainsi l’air calme et frais de la Ville lumière, avec déjà le sentiment d’être au lendemain. 

 

Comme j’habitais de l’autre côté de la Seine,  il me suffisait de traverser la Place du Châtelet, admirer la Tour Saint-Jacques, le pont Notre Dame, la place du parvis de la Cathédrale -où parfois, en mangeant un sandwich, il m’est arrivé de m’installer en face pour admirer avec détail les innombrables figures de sa superbe façade gothique, me disant au passage : m…, que c’est beau ! Ensuite, je continuais mon parcours, par la rue Monge, la rue Jean de Beauvais jusqu’à l’Impasse Chartière, dans le Vème arrondissement, lieu de ma résidence. Quelquefois, quand l’inspiration, ou duende, avait fait office dans la prestation, les échos du dernier concert, résonnaient encore dans mes oreilles. Alors, un léger sentiment d’étrangeté m'envahissait, comme si j’étais en train de vivre quelque chose d’exceptionnel, et ce malgré la fatigue après une soirée de travail : un Argentin perdu dans la nuit parisienne, dans l’isolement, et parallèlement, dans la familiarité d’un tango porteño qui lui collait à la peau.

 

 

 

                                                                                   A Nîmes, le 24 Août 2010.

 

 

 

 

 

 

 

(*) Que mon copain Daniel, pour faire rire, avait baptissé « ¡ Salgan del lío ! », ce qui traduit en français donnerait quelque chose du genre : « Sortez de l’embrouille ! »

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