César Stroscio: "Le bandonéon est l'instrument naturel du tango"

Première partie

Il y a après peu une dizaine d’années, à partir d’un projet de publication qui est resté lettre morte, j’ai eu l’occasion de réaliser un entretien avec le bandonéoniste portègne, installé à Paris, César Stroscio. Musicien de tango et pédagogue, avec une longue trajectoire à coté de Juan « Tata » Cedrón et son célèbre ensemble El cuarteto Cedrón, le trio Esquina, et d’autres, le « maestro » nous a expliqué et bandonéon en main, nous a illustré musicalement les différents aspects qui touchent a si particulier instrument. Voici la transcription de la dite conversation.

Diego Petersen : Nous sommes donc dans l’appartement de César Stroscio, joueur de bandonéon argentin qui a eu la gentillesse de nous recevoir pour nous parler un peu de son instrument - le bandonéon -, son histoire - comment il est apparu - et de la musique qu’il joue, c'est-à-dire le tango, qui est la musique typique de l’Argentine.

 

César Stroscio : Le bandonéon est un instrument dérivé de la concertina, instrument de forme hexagonale qui ressemble à un petit accordéon très rudimentaire possédant seulement dix boutons de chaque côté. Le bandonéon est comme une concertina mais plus grand et plus perfectionné ; il a été créé en Allemagne autour de 1850 et on l’appelle bandonéon car c’est un nommé Heinrich Band qui l’a commercialisé, qui l’a fait connaître et qui l’a répandu. On l’a donc appelé « bandoneum » en allemand et le nom bandoneón lui est resté. L’accordéon apparaît plus tard. C’est un instrument bi-sonore, c'est-à-dire que chaque touche produit deux sons différents selon qu’on tire ou qu’on pousse.

 

DP : Il y a un élément fondamental qui est le soufflet n’est-ce pas ?

 

CS : En effet, ce sont des instruments qui ont un soufflet, mais ce qui vibre c’est la petite languette, comme dans un harmonica. Ces petites languettes s’appellent des anches en français. Ce sont des lames qui vibrent, comme dans l’harmonica ou l’harmonium, le principe est le même. C’est pour cela que le son ressemble à celui d’un harmonium ou d’un orgue, par ailleurs on a eu l’idée de remplacer l’orgue par le bandonéon dans les églises pauvres, les églises de campagne. Ensuite, les allemands se sont rendus compte que le bandonéon était un instrument un peu compliqué à jouer (et à retranscrire) pour ce type de musique classique. L’instrument est alors tombé en désuétude et on l’a plutôt utilisé pour jouer de la musique populaire surtout allemande, comme les valses, les marches, les polkas et pour animer les bals.   

 

DP : Il est donc passé de la musique religieuse, de la musique sérieuse à la musique populaire, à la musique de …

 

CS : A la musique de bal… Ce qui s’est passé c’est que les allemands n’ont jamais réussi à en jouer pour leur musique religieuse, ils l’ont crée dans le dessein de remplacer l’orgue dans les églises pauvres mais ils ne sont pas parvenus à jouer ce type de musique religieuse et l’instrument est devenu un instrument de musique populaire pour les bals.

 

DP : Il n’y a qu’un genre de bandonéon ? Dans la façon dont il est accordé, ou il y a des variantes ?

 

CS : Oui, pour l’accorder… le diapason, c’est toujours pareil. Mais il y a différents claviers : certains claviers ont plus de touches, d’autres moins. Les français ont inventé un système qui s’appelle « Peguri », dont chaque touche donne le même son quand on tire et quand on pousse. Il y a des bandonéons avec moins de touches. Mais pour continuer l’histoire du bandonéon on sait que les Allemands n’ont pas réussi à en jouer comme on en joue aujourd’hui. Ensuite, l’instrument s’est déplacé en Alsace où il existe tout un folklore qui se joue avec le bandonéon avec des partitions spécifiques. Mais cela a toujours été un instrument mineur dans les bals, mais voici qu’arrive l’émigration vers l’Amérique Latine… et l’instrument apparaît dans la région du Rio de la Plata. C’est là qu’on a réellement commencé à l’étudier pour la musique du tango.

En Amérique Latine, surtout en Argentine et en Uruguay, au début du siècle, on avait besoin de se forger une identité culturelle, et ce à tous les niveaux, que ce soit en littérature, en peinture, en musique ; on cherchait à avoir une identité culturelle.

 

DP : La musique du tango est une musique populaire, en tout cas, le voyage du bandonéon correspond aussi à cette adaptation à une musique qui peut toucher beaucoup de gens.

 

CS : Bien sûr et c’est de cette manière que cet instrument s’est introduit comme une nouveauté, comme un instrument dont on ne jouait nulle part et auquel on peut s’identifier culturellement car finalement le bandonéon et le tango, c’est ce qui caractérise universellement le Rio de la Plata. En tant qu’expression musicale, c’est encore plus fort, je pense, que la musique folklorique, déjà riche en Amérique latine, mais qui a des connotations locales alors que le tango on peut le comparer plutôt au jazz, dans le sens où c’est une musique urbaine, qui est né dans les ports, les grands métropoles et qui est sortie à l’extérieur comme une musique ouverte sur un autre continent.

 

DP : Et les premiers bandonéons utilisés à la naissance du tango étaient-ils très différents des bandonéons actuels ? Par exemple la quantité des touches sur votre bandonéon aujourd’hui est la même qu’auparavant ? L’instrument a subi une évolution dans le temps ?

 

CS : C’est exactement la même quantité de touches, ce qui s’est passé certainement c’est que des marins allemands ont débarqués dans le Rio de la Plata avec un certain modèle de bandonéon ; à cette époque il en existait d’autres, peut-être six ou sept, et en Argentine, et dans le Rio de la Plata, on a adopté ce modèle-là et c’est celui là qui a eu du succès. Dans le Rio de le Plata, on l’a étudié on l’a appris, on a commencé à écrire des méthodes parce que c’est un clavier un peu mystérieux, sans trop de logique, ce n’est pas comme un clavier de piano, les touches sont un peu désordonnés si on peut dire, il n’y a pas de logique dans tout cela. 

 

DP : Il y a des touches qui correspondent à des sons graves et des touches qui correspondent à des sons aigus.

 

CS : La partition est la même que pour le piano. Il y a une clé de FA pour la main gauche et une clé de SOL pour la main droite. C’est très similaire à l’écriture pour piano, les sons graves se font avec la main gauche et les sons aigus avec la main droite.  

 

DP : On pourrait peut-être écouter un son grave…

 

CS : Le son le plus grave c’est le DO en clé de FA. Tout cela avec la main gauche, c’est une montée chromatique, totalement chromatique. On obtient les mêmes notes en ouvrant et en fermant mais dans des positions différentes. Par exemple, ce FA que j’obtiens en ouvrant (musique), je l’obtiens aussi en poussant, mais ici… pareil avec ce LA (musique). Je peux avoir le même son en tirant et en poussant mais avec un doigté différent.

 

DP : Et les notes aigues ?

 

CS : Les notes aigues se font avec la main droite… La tessiture est très étendue.

Entretien en español

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