A ma petite-nièce Zita et à ses questions enfantines.

Remember

Il ferma le journal et cette phrase continua à roder dans sa tête :

-Les types comme vous il faut les enterrer sous trois mètres de terre en Patagonie avec une balle dans la nuque … !

Ce n’était pas la première fois qu’en pleine nuit l’image du lieutenant le visant depuis son bureau, dans cette pièce minuscule où, grâce à une radio minuscule, il écoutait les communiqués de la Junte Militaire, l’assaillait et l’empêchait de poursuivre un sommeil réparateur et mérité. Cette image récurrente : le canon du revolver le fixant… au point qu’il croyait entendre le « clic » de l’arme tirant à vide, mais tellement remplie de haine et de revanches.

-Les types comme vous…

Il se leva et sentit pénétrer dans ses poumons une sorte d’ai pur. Une émotion intense lui envahit la poitrine. Il se dit, à voix haute :

-Et dire que j’aurais pu y rester, comme tant d’autres…

Le souvenir, brutal et à nu, le laissait complètement tétanisé. Parfois, la lecture d’un simple article suffisait, où encore d’entendre un commentaire, pour que cette « Apocalypse à Solentiname » lue, pendant toute une nuit portègne, par un peintre connu depuis peu, revenu d’exil en Espagne, resurgît d’une manière fulgurante. Pour la première fois, dans une époque pareille, un écrivain se permettait, où avait le courage de parler de ce que tout le monde taisait… la peur… la peur. Et la douleur de ces premières larmes motivés par une crainte enfuie, un secret indicible, impartageable, surgissait à nouveau… Cette nuit-là, à cause de l’émouvante lecture d’un texte de Cortázar, naquit peut-être en lui le sentiment d’un avenir rempli d’éloignement.

 

A présent, loin, évidemment, loin dans le temps et dans l’espace, il devait assumer ce souvenir, ce remember pesant, ce passé pesant, inextricable, injustifiable. Et lui, poète à ses heures, journaliste au quotidien, ne parvenait pas à repousser cette invasion, cette résurgence d’images et de flétrissures dans l’âme.

Il fit quelque pas. A cette heure le Parc Montsouris brillait, vert clair. De temps en temps, un cygne, ou un canard, se laissait glisser sur l’eau comme dans un miroir brillant. Le printemps, dans la capitale française, redonnait à la lumière une sorte de splendeur, comme un apaisement de toutes les tensions. Le spectacle d’une vieille dame jetant des miettes de pain aux pigeons l’attendrit…

-Que peut comprendre cette femme à mon histoire ?

La question lui sembla si absurde qu’il la trouva drôle. Pourtant cette femme avait sûrement vécu elle aussi des années de secrets, violences et déportations. Il se souvint d’une phrase récemment lue : « Hitler était déjà mort à vingt ans ». Ce lieutenant, peut-être, qui le menaçait de son pistolet, qui l’harcelait sans répits, et qui, en fin de compte, n’était pas parvenu à l’abattre, était mort lui aussi, à vingt-ans, pareil que le führer, « mort » à sa sortie de l’école militaire malgré son catholicisme farouche et ses convictions d’ordre martial.

Les systèmes de l’horreur, pensa-t-il, la dictature, se fondent sur des hommes à l’état de « mort-vivants ». Mais lui, par contre, connaissait bien les hommes en état de « morts-morts », les disparus, enterrés vifs, ou dépecés, où jetés d’un avion dans le fleuve pour un ultime vol -héroïque !- Icares vulgairement tachés de « subversifs ».

 

Dans le parc, ses jambes commencèrent à lui peser, il avala sa salive, chercha un banc où s’assoir. Il rouvrit son journal et relut l’article qui l’avait tellement secoué. Et dans sa relecture il y avait une recherche, comme le désir de comprendre la terreur cachée entre les lignes.

-Pourrait-on, un jour, établir une véritable liste de ces Icares disparus... ?

Un moment, il rêva d’un régime « ouvert », capable de fonctionner sans erreur, où la sincérité existerait et où la notion de pardon, non imposée, toucherait son dû de tant d’années de silence. Et il fut convaincu que c’était inimaginable, car tant de folie meurtrière…

Il prit une cigarette et l’alluma, bien que le matin ne fût pas le meilleur moment pour se livrer à un tel excès. Il se passa la main sur la nuque : elle était intacte, sans cicatrice de balle, mais la blessure il la portait tout au fond, si enfuie que ce n’était plus sous la forme d’un cauchemar qu’elle surgissait, brutalement, mais plutôt dans les moments d’inquiétude ou de demi-sommeil. C'est-à-dire, avant le café, après le désespoir.

 

Des yeux il suivit les mouvements de la vieille… tellement concentrée, dans son geste amical envers les pigeons du jardin, ces oiseaux si touristiques, si banals que tout regard les ignore.

-Et dire que la Place de Mai est envahie par cette espèce dont l’unique travail et de chier et de chier encore d’un monument à l’autre.

L’image l’amusa comme l’amusa aussi le groupe d’écoliers qui arrivait, se tenant par la main, en file derrière celle qu’il supposât être leur maîtresse.

Ils entrèrent tous dans le terrain de jeu et en une seconde le parc ne fut plus que criaillerie de petites âmes joueuses. Il pensa à ses propres enfants, à Ana-Maria, déjà indépendante, qui au moins gardait la bonne habitude de lui téléphoner une fois par semaine. L’autre, bien sur, l’aîné, si avide de liberté, se contentait d’un bref message depuis l’Australie :

-Nous allons bien. On t’embrasse…

De toute façon, cela lui suffisait. Peu de mots mais consistants. Tout comme les mêmes conversations qu’il avait avec sa petite-nièce. Celle qui lui avait demandé un jour, du haut de ses quatre printemps :

-C’est vrai que dans ton pays il y avait des soldats méchants qui tuaient les gens avec un fusil ?

Et la question, si soudaine, si directe, et ce geste affirmatif de la tête, afin d’acquiescer une réponse, inexprimable autrement, à cause de sa démesure. Comment lui expliquer que même cette femme qui écrivait des chansons pour les enfants, ces chansons que sa fille Ana-Maria reconnaissait à la première note du « Royaume à l’envers » (El reino del revés), avait été censurée par la simple image : « Ils ont pris un colonel… » Comment lui expliquer alors l’histoire de ses corps jetés dans le fleuve depuis un avion ? Comment ? Quand la réalité dépasse de loin l’imagination enfantine…

Les cris unanimes des enfants dans le parc le firent revenir à lui. Il regarda sa montre et vit qu’il allait être onze heures. Il se souvint qu’il avait rendez-vous avec un collègue pour faire un article sur un groupe d’artistes. Ce mot lui resta dans la tête… les artistes.

-Eux aussi ont trinqué… écrivains, poètes, musiciens, peintres, sculpteurs, architectes… Eux aussi ont les a emmenés pour les refroidir !

Soudain, en tourbillon, surgit l’image de cette manifestation en faveur des ces mêmes artistes : du Panthéon jusqu’aux Invalides, en passant par les quais de la Seine, l’Ile de la Cité et le Pont Neuf. Et là, à un coin de rue, amicaux, silencieux et graves, Yves Montand et Simone Signoret, serrant la main aux manifestants et réchauffant un peu cette hivernale et lugubre parade. Ils étaient tous avec les sans noms et les gens célèbres, et sur des énormes banderoles, solidaires, les artistes parisiens avaient voulu sceller une image à leur tragique passé. Ni un cri ni un chant : seul le recueillement accompagnait cette marche lente et mesurée. Une cérémonie funèbre, en somme, sans cadavre ni cercueil… mais pleine d’histoires individuelles, imprimées dans la mémoire et dans l’air. Pleine de tant de secrets –malgré l’horreur, malgré le lieutenant et son pistolet-, pleine de tant de silence, de tant de bons moments et de rêves caressés. Des rêves, comme ceux des enfants qui courraient à présent pour revenir sur le toboggan, et c’était comme s’il remontait au ciel, dans cette si amusante et joyeuse matinée d’école. La vie reprenait de toutes ses forces…

(1992-2016)

Traduction de l'espagnol: René Pons

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