Rencontre à San Fernando un après-midi

En souvenir de Carlos Enrique Urquía, maître d’école et poète.

- Vous écrivez ?

- Moi aussi j’écris…

- Quel genre ?

- Poésie…

- Moi aussi j’écris de la poésie.

L’émotion laissa planer un silence dans l’air. Une poignée de main. « Au revoir, à bientôt ».

Cet après-midi-là, dans une salle de la culture du quartier de San Fernando, où l’on présentait une petite revue de poésie, lancée par des amis poètes de la faculté, je revis celui qui pendant deux ans avait été « mon maître » à l’école primaire Angel Gallardo, du premier district scolaire de Buenos Aires.

Comment oublier ces sourcils épais et nobles d’immigrant basque et ce regard plein de chaleur humaine. Comment oublier ces tapes qu’il nous infligeait chaque fois que, espiègles, nous faisions quelque bêtise pendant la récréation. Ou, au moment du goûter,

le si argentin maté au lait, parfois extraordinairement « baptisé » conquête sociale pour que chaque gamin du pays revienne chez lui avec quelque chose dans le ventre…

Comment oublier ces histoires qui nous laissaient toujours bouche bée. Son expérience de maître rural, il l’avait acquise en travaillant pendant des années, au nord, dans la forêt du Chaco. Là où les bois épineux et denses, empêchent d’avancer, avec en prime le désert et la solitude. Et la petite école, les rares élèves, chaque matin avec leur tablier blanc, impeccable. Ils venaient à cheval et avant d’entrer dans l’unique salle de cette baraque qui portait un blason, un nom et un drapeau, ils secouaient leurs espadrilles pour que la terre du dehors ne se mêle pas à celle du dedans.

Un jour, la leçon de biologie traitait de l’araignée et donc le maître demanda :

- Voyons qui se charge de porter une araignée pour que demain nous puissions la disséquer ?

Et là, un gamin, un peu brun, avec de légers traits de famille « Toba », leva la main en disant, timidement :

- Moi, Monsieur, je m’en charge.

Et le lendemain, l’élève appliqué apporta une boîte en fer, fermée, et le moment venu de la dissection, il versa son contenu sur le bureau du maître et dix énormes araignées mygales, les plus grosses et vénéneuses de tout le Chaco de la province de Formosa, se mirent à courir dans tous les sens sur le bureau du maître. Panique générale et débandade.  Et le pauvre élève resta seul pour récupérer son dangereux « butin ».

Ainsi, dans l’esprit de cet homme s’était forgée la certitude qu’enseigner ce n’était pas seulement transmettre des nombres et des dates, faire du calcul mental et des dictées pour améliorer une vacillante orthographe, mais offrir en outre le désir de savoir, d’ouvrir un livre, de posséder avec orgueil un cahier et un crayon. Faire en sorte que la frontière entre la soumission, l’ignorance et la capacité de pouvoir un jour aller de l’avant, s’amenuise et vivre avec orgueil sa culture et aussi la race de son origine toba.

Pour nous, habitants de la capitale, c’était différent, nous regardions la télévision, et nous jouions au football l’après-midi sur la place. À l’occasion, le maître nous aidait pour nos devoirs, après la classe, par sympathie, mais aussi pour rendre moins douloureuses ses fins de mois.  Avec mon ami Pepe, nous l’attendions en jouant au ballon sur le trottoir, et en le voyant descendre de l’autobus 67, nous courrions nous asseoir à la table où il nous faisait travailler.

- Vous étiez au travail ? nous demandait-il.

Et nous deux, rouges comme des tomates, de répondre d’une seule voix essoufflée : « Oui, oui… ».

Parfois, aussi, nous le faisions enrager et avec un vieux magnétophone à ruban nous lui faisions écouter ses réprimandes.

Puis nous avons quitté le primaire pour aller au Lycée de garçons. Et ce furent d’autres habitudes, d’autres années, assurément violentes. Et l’image de ce « maître » resta fixée sur quelque photo de groupe de fin de cours, portant la légende : « CM2 classe B ». Qui aurait imaginé que dix ans plus tard, nous nous rencontrerions face à face, moi déjà adulte et lui avec quelques cheveux blancs, partageant un moment intense, un après-midi poétique, là où il habitait, dans le quartier périphérique de San Fernando.

 

                                                                                                                                                                                                                                                                              Traduction René Pons

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