"La dixième leçon"

Et dire que ça aurait pu être une grande Académie… « Et un-deux-trois-quatre et un-deux-trois-quatre… ». Grâce à ce tango moqueur et insolent... (Con este tango que es burlón y compadrito…).

Au deuxième étage d’un immeuble vieux et délabré était installée la prestigieuse académie de danse « Saint Joseph ». On l’avait baptisée ainsi non tant en hommage au celèbre saint qu’à cause de la proximité de la station du métro du même nom. Un petit hall d’entrée et une enfilade infinie de pièces l’abritaient. A droite de l’escalier qui menait à la rue, une vitrine remplie de coupes, de médailles et de photos accompagnées d’autographes. A gauche de la vitrine, sur une pancarte écrite à la main, on pouvait lire :

 

Tango-Milonga-Moderne

Abonnement pour dix leçons

Venez quand vous voulez

 

Première leçon : « Ecoute-moi bien petit ! Pour se faire bien remarquer dans les bals, il vaut peut-être mieux apprendre le tango et la milonga ». Ce fut ainsi que le professeur directeur inaugura la classe.

Il est difficile d’élucider l’origine des maîtres de l’académie. On savait seulement que leur nom évoquait des années de cours et de concours. A présent, la cinquantaine passée, elle et lui avaient abandonné les plus prestigieuses salles de la capitale pour se consacrer complètement à l’apostolat de la pédagogie … dancesque.

La bâtisse venait d’un héritage qu’elle avait fait. Petite et rondouillarde, elle se mettait en valeur grâce au blond platiné de ses cheveux et à un ensemble de satin noir, bien, mais vraiment bien ajusté à la taille. Plus discret, à l’inverse, son mari portait un costume bleu, quelque peu fatigué, et de très fines moustaches qu’il lissait, de temps à autre, avec sa salive. Boursiers de la vie, les élèves venaient là désireux d’apprendre les mouvements compliqués du tango « ce sentiment triste qui se danse ».

Mais, pour des raisons obscures, l’obtention du diplôme tenait de l’utopie.

 

Deuxième leçon : « On saisit la dame avec la main gauche, dit fermement le professeur. La droite, ouverte, se place à la hauteur de la taille que l’on serre peu à peu. Votre partenaire doit bien vous sentir. En été, la main légèrement détendue, pour ne pas transpirer, et en hiver, oui, bien fermée, bien fermée, pour que la femme se sente protégée ».

De vieilles affiches, fixées aux murs de la salle, illustraient les cours : « Dessins pour pratiquer le tango de salon selon le traité du professeur Augustín Romano Gaeta ». Quelques chaises déglinguées complétaient le mobilier. Sur un tourne-disque « Wincophone », remplaçant l’orchestre, le professeur passait de vieux enregistrements qui accompagnaient un discours annonciateur de futures rencontres, d’histoires d’amour, de suicides et de peines. Pour lui, la danse et le tango étaient toute une philosophie de la vie. Elle, d’emblée, évitait toute familiarité avec les nouveaux venus, ne se permettant que les questions classiques : « Qu’est-ce que vous faites dans la vie ? Où aimez-vous danser ? Etes-vous célibataires ? Allez-vous dans les clubs, dans les bals ? Avez-vous une petite amie ? Quand à son mari, devant le petit nombre de jeunes filles inscrites à l’académie, il ne s’écartait jamais du texte de sa leçon.

 

Troisième leçon : D’entrée elle attaqua : « Je vais vous apprendre un petit secret. Quand dans un bal il y a foule et que la piste est pleine : deux pas, un à droite, un autre à gauche, et le couple reste sur le bord, là ou personne n’aime danser parce qu’on est vu de partout. Vous voyez ? Comme ça… Vous comprenez ? Un-deux-trois-quatre… et votre partenaire est libérée ».

Des années de métier les avaient amenés à enseigner, selon leurs propres dires, à des gens fameux. Avec rigueur, persévérance et une véritable vocation pédagogique, les deux professeurs étaient parvenus à inculquer les rudiments d’une science complexe à nombre de gens qui, aujourd’hui, étaient devenus de grandes figures populaires. On pouvait voir les plus célèbres, avec des photos et tout, sur un tableau d’honneur accroché à l’un des murs du secrétariat.

 

Quatrième leçon : « La main droite sur le dos de la dame indique la figure à réaliser : croisement latéral, demi-tour, marche arrière et ainsi de suite… » Tout un art dans le maniement du couple… En complément, selon les connaisseurs en la matière, il fallait parler peu, se contenter de susurrer des phrases brèves et romantiques. « Elle viendra toute seule quand elle entendra, à côté d’elle, l’homme véritable… Au bal tout peut arriver ».

 

Cinquième leçon : « La façon la plus correcte d’inviter une dame est d’aller la chercher à sa table - pas question de signes de têtes à distance - et une fois arrivé près d’elle, vous vous expliquez, les yeux fixés sur les siens : « M’accordez-vous cette danse ? »

Les professeurs affirmaient qu’ils avaient tout appris à l’université de la vie, la meilleure école selon eux. Le maestro racontait qu’avant de se consacrer au noble métier qu’il exerçait maintenant, ils avaient comme but le championnat, c'est-à-dire de se présenter à tous les tournois et concours possibles, d’où, sans appel, ils sortaient premiers. Lui, vêtu de son habituel costume bleu à raies, et elle son caractéristique ensemble de satin noir. S’habiller ainsi était une sorte d’exorcisme. Elle savait bien que la taille serrée de sa robe faisait ressortir ses seins volumineux : réjouissants, à n’en pas douter, pour les nouveaux élèves avides de médisance et de sentiments sublimés. A son âge, elle pouvait bien se payer le luxe de suggérer à ses apprentis quelque chose qui n’était pas encore tout a fait endormi en elle. Elle les invitait, d’une manière voilée, à regarder ce qui, dans son corps, restait évident. A tout cela son mari opposait ses remontrances sur la chaleur ambiante ou le déplorable état de chaussures. Chacun vivait le présent à sa manière. L’homme, en se remémorant avec nostalgie les infaillibles moments de réception de coupes ou de médailles, et la femme des rêves cachés de séduction qui, parfois, avaient fait époque. Les années de gloires sans doute.

 

Sixième leçon : « Cher élève, aujourd’hui nous avons la visite d’un distingué professeur de tango : don Elpigio Ruibanez, gagnant d’une infinité de concours dans la capitale et ses environs. Il a même été, une fois, le représentant de notre pays dans un marathon de danse organisé par une nation voisine. S’il vous plaît maître : auriez-vous la bonté de faire une démonstration à notre nouvel élève ? Quelques figures pas plus. Le garçon ne réussit pas très bien l’assise, si importante pour que la femme sente bien la proximité de son cavalier. Bien sûr maître, vous savez combien c’est difficile pour un débutant. Et mon mari, avec l’âge, a perdu sa dextérité. Anibal Troilo et son orchestre ça vous va ?

 

Septième leçon : « Mon garçon, où vas-tu danser le tango ? L’élève répond, craintif : « Si je peux, je le danserai à Paris, c’est là que j’habite ». A nouveau de passage, le professeur Ruibanez affirma, les yeux humides : « Je l’avais prédit ! Le tango devient à la mode dans la Ville Lumière ! Viens mon garçon, je vais t’enseigner quelques secrets pour t’aider à faire la conquête d’une petite française ! »

Les cours n’avaient pas d’horaire fixe. Les élèves venaient quand ils pouvaient et donnaient un billet bleu, arraché à un carnet d’abonnement de dix leçons. Elle prenait le registre, puis notait le numéro de la leçon sur un tableau qu’elle rangeait dans un tiroir du secrétariat. Toujours la même chose : un cours, une croix au crayon sur le tableau.

 

Huitième leçon : « Aujourd’hui milonga. Si par hasard on en joue une au meilleur moment de la fête. Ne croyez pas que ce soit simple : il faut saisir sa cavalière avec force ». Elle le serra avec une telle énergie que le pauvre élève en perdit le souffle. « Et un-deux-trois-quatre… serrez moi bien contre votre poitrine comme je le fais. A présent demi-tour. Tiens-moi bien, serre-moi fort dans le dos, à la hauteur de la hanche. Allons je te suis ! ».

Un jour le professeur attrapa un sérieux rhume. Selon les dires de son épouse, le pauvre, accablé de fièvre, avait éternué toute la nuit. Plusieurs fois l’élève s’était demandé où vivaient les professeurs. Au fond de l’académie, dans une chambre juste à côté des toilettes, une porte infranchissable, laissait supposer un prolongement de local.

 

Neuvième leçon : « Mon pauvre mari est toujours enrhumé ! » s’écria t’elle à l’arrivée de l’élève. « Comment vas-tu petit ? Prêt pour la leçon aujourd’hui ? Nous allons de nouveau travailler le tango. Mon époux ne t’a jamais expliqué ce que signifiait en réalité danser le tango ? On dit que le tango est l’expression verticale d’un sentiment horizontal… Comprends-tu ? Disons que c’est de la philosophie ».

L’élève remarqua un changement dans le vêtement du professeur. Elle ne portait plus son traditionnel ensemble de satin noir mais une robe en gaze bleu, courte et ornée de volants. Une fente le long de la jambe gauche et un décolleté profond. Il remarque aussi que le parfum était différent, plus doux, plus pénétrant que d’habitude.

« Rappelons-nous des premières leçons. Tu me prends par la main et tu m’amènes au centre de la piste. Jouons au tango bien mélodique : Boedo, par l’orchestre d’Osvaldo Fresedo. C’est doux, très doux. Tu dois me prendre et me guider, selon les règles et habilement, vers la droite et la gauche. Il ne faut jamais perdre la dame de vue. Toujours la taille bien serrée, la poitrine haute, les bras à la hauteur des épaules. Bien mon gars, bien, n’aie pas peur. Serre-moi plus fort ! Ici ! Par la taille ! Un-deux-trois-quatre. Appuie-toi sur ma poitrine ! Vas-y ? Serre, serre encore plus ! Oui, oui ! Ca te plait ? Cinq-six-sept-huit ! Tu sais que je me sens toute chose ? ».

Aujourd’hui personne n’était venu. Sa femme faisait la sieste dans la pièce du fond. Le professeur se leva de sa chaise et se mit à errer dans les salles glacées. Il avait l’air abattu. Il sortit un taille-ongles de sa poche et prit soin de ses mains en sifflant de temps à autre un vieil air de tango. A chacun de ses pas, le parquet de bois lustré grinçait légèrement. A un certain moment, il s’approcha du tourne-disque et y posa un enregistrement de Gardel : « J’ai été bon pour toi et tu m’as laissé dans la mouise ».* Il fredonna la mélodie et soudain, sans bien comprendre pourquoi, il se souvint que ce garçon de Paris, comme tant d’autres, n’avaient jamais pris sa dixième leçon.

 

                                                                                                                                                                                                                                      Traduction René Pons

 

 

 

* Por ser bueno, me dejaste a la miseria… de « Chorra » (Voleuse), de Gardel et Le Pera, 1925.

In memoriam de Gloria et Marcelo, mes

parents, en souvenir d’un merveilleux

 voyage qu’ils ont fait en « Uropes », en 1989.

 

 

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