César Stroscio: "Le bandonéon est l'instrument naturel du tango"

Deuxième partie

La facture d’un bandonéon

 

Diego Petersen: Et quant à la fabrication de l’instrument, on utilise un bois spécial ?

 

César Stroscio: Ce qui est utilisé pour l’extérieur, c’est du bois de gaïac, pour le soufflet c’est du carton et du cuir. Ce n’est pas un bois très spécial. Ce qui est spécial, c’est l’acier utilisé pour les anches, qu’on n’a toujours pas identifié. Les Argentins ont adapté le modèle de bandonéon fabriqué à cette époque en Allemagne, plus tard on a pratiquement arrêté d’en jouer en dans ce pays, on en a très peu joué, il a juste servi dans les bals. En revanche, dans le Rio de la Plata, il a eu un énorme succès, à tel point que les Allemands, jusqu’en 1940, jusqu’à la guerre, jusqu’à ce que l’usine de fabrication soit détruite, fabriquaient des bandonéons essentiellement et uniquement pour la région du Rio de la Plata (1).  

 

DP : Et actuellement cette tradition de fabrication de bandonéon perdure ou alors elle disparaît ?

 

CS : Après la guerre, la même usine s’est remise à en fabriquer, c’était la marque Arnold pour Alfred Arnold et Ernst Arnold, les constructeurs (2). Mais les bandonéons fabriqués après les années 50 n’étaient plus de la même qualité, on ne trouvait plus les mêmes matériaux, le même type d’acier pour les anches, ce qui fait que les bandonéons fabriqués après 1950 sont très mauvais. On en a aussi fabriqué en France mais sans le succès non plus des anciens bandonéons dont on joue dans le Rio de la Plata, en Argentine et en Uruguay. On en a fabriqué beaucoup, beaucoup de bandonéons et tous pour arriver là-bas, mais ceux qui ont été fabriqués après, les professionnels en général ne les aiment pas, ils sonnent faux. Mais maintenant depuis quatre ou cinq ans, un monsieur du nom de Klaus Gudiar, lui-même joueur de bandonéon, résidant à Berlin, fabrique un nouveau modèle de bandonéon allemand qui se rapproche assez des anciens instruments.

 

DP : C’est vrai que dans la tradition des joueurs de bandonéon un instrument peut passer d’un musicien à l’autre ? On se le transmet ? Même d’une génération à une autre ?

 

CS : Oui, c’est vrai. L’instrument que j’ai sur les genoux date de 1930 et je sais à qui il a appartenu. Il a appartenu à quelqu’un qui n’en jouait pas et qui s’adonnait à la peinture. Mais, à cette époque l’instrument était très populaire et donc beaucoup de gens en jouaient en amateur, ou avaient envie d’en jouer, cependant après ils se rendaient compte que c’était difficile à maîtriser alors ils laissaient tomber. Actuellement à Buenos Aires, à Montevideo et à Santiago du Chili, il y a encore beaucoup de bandonéons au fond des armoires, qui n’ont pas servi, ou très peu.

 

DP : Et à cette époque, dans les années 1930, comment était joué le bandonéon. Il y avait des rythmes un peu différents de ceux d’aujourd’hui ?

 

CS : Oui, bien sûr, le tango a subi une grande évolution. En un siècle, il a beaucoup changé. A cette époque on le jouait d’une façon ancienne, comme on dit… d’une façon traditionnelle. Je vais vous en jouer un peu. Un tango de Eduardo Arolas… (musique). Voilà, un peu le style. 

 

DP : On peut voir la différence avec aujourd’hui.

 

CS : Aujourd’hui on le joue plutôt de cette façon, je vais vous jouer un vieux tango, très vieux tango des années 1900, entre 1910 et 1920 qui s’appelle Ojos Negros, de Vicente Greco que j’ai arrangé de façon plus moderne (musique). Donc voilà la différence… plus ou moins.

 

DP : C’est différent oui, et justement on pourrait penser que c’est l’instrument qui fait que les deux mélodies que nous avons écoutées sont des tangos, c'est-à-dire que le rôle du bandonéon pour vous est comment ? Fondamental ?

 

CS : Oui, je pense qu’il est juste de dire que le bandonéon est l’instrument naturel du tango, c’est impossible d’imaginer un tango sans bandonéon. On peut voir une forme de tango plus ancienne avec guitare, flûte et violon par exemple, comme cela se faisait dans les premiers ensembles. Le piano, quant à lui, il apparaît comme un instrument dans la musique tango lié à l’idée d’orchestre de tango, mais toujours mélangé au bandonéon ; les cordes, le violon, la contrebasse, le violoncelle apparaissent combinés, et dans l’expression plus moderne du tango vient la flûte et les percussions.

 

DP : Et même la guitare électrique.

 

CS : Oui, même la guitare électrique. Tout cela apparaît parce que c’est une musique qui a évoluée énormément en un siècle. Elle a subi l’influence d’autres musiques, de la musique classique, surtout à partir de… Il y a une grande rupture dans le tango, une grande évolution dans les années 1925, on appelait cette époque « La nouvelle garde » avec Julio de Caro, Juan Carlos Cobián. Il y a eu une autre évolution dans les années 1940 avec Pugliese, Troilo, Salgan…  Horacio Salgán et puis un autre grand changement dans les années 1960.

 

DP : Avec Astor Piazzolla.

 

CS : Astor Piazzolla, Eduardo Rovira, Osvaldo Manzi et le Cuarteto Cedrón.

 

DP : Dont vous avez fait parti…

 

CS : Oui, dont j’ai fait parti. Tout cela a produit des cassures par rapport aux structures traditionnelles du tango, du côté musical et poétique. Par exemple, dans le Cuarteto Cedrón, on a intégré poètes, chose qui n’était pas courant habituellement.

 

 

« L’esprit triste, mélancolique et dramatique »

 

DP : Oui, il ne faut bien sûr pas oublier la partie chantée du tango et la partie expression à travers les mots… Comment voyez-vous le futur de cet instrument ? Si la fabrication diminue, c’est peut-être parce que les jeunes Argentins ou d’autres jeunes s’intéressent à cet instrument ; ils  veulent approfondir leur pratique. Comment voyez-vous le futur ?

 

CS : En ce qui concerne l’Argentine et l’Uruguay, qui sont les deux hauts lieux, les berceaux du tango, il y a là une rénovation, on n’a jamais arrêté de jouer du bandonéon mais il y a des jeunes qui s’intéressent au phénomène du bandonéon, pas seulement au bandonéon à cet instrument, mais aussi à la guitare et au piano, pour jouer du tango. Je pense que cela va se rénover et du moment où il y a des gens qui jouent du tango, il y aura de nouveaux fabricants de bandonéon. Klauss Goudiar va avoir beaucoup de succès avec son bandonéon. Un bandonéon, en général, cela peut se réparer. En Argentine, il n’y a pas d’usines de fabrication de bandonéons mais il existe une excellente industrie de la réparation. On peut tout réparer sur un bandonéon, on peut par exemple refaire un soufflet. Il ne reste pas beaucoup d’artisans… mais il y a toujours une possibilité de rénovation.

 

DP : C’est comme un violon Stradivarius, c'est-à-dire qu’il y a des spécialistes qui restent toujours.

 

CS : Oui, il en existe, et d’ailleurs en Europe en ce moment, il y a comme une effervescence. Par exemple, moi au Conservatoire de Gennevilliers...

 

DP : Et, oui, parce que vous enseignez à de jeunes aussi …

 

CS : A des jeunes et des moins jeunes, cela va de 12 à 65 ans pour mes élèves. Il y a beaucoup d’intérêt pour le bandonéon et une multitude d’inscriptions que nous ne pouvons satisfaire car c’est le seul Conservatoire où le bandonéon est enseigné (Je croie qu’à Rotterdam on en a ouvert aussi un cours !). C’est la seule classe depuis six ans en Europe et les gens viennent de partout. J’ai un élève qui vient de Zurich, des élèves du centre de la France, d’autres de Mulhouse, de Lyon, de Valence. Il y a une élève qui vient même de Finlande. Il y a un norvégien qui par ailleurs joue très bien. En Italie, on m’a demandé d’ouvrir une classe à Pesaro, qui démarrera sans doute l’an prochain.

 

DP : Il faut beaucoup d’années de travail et d’étude pour pouvoir vraiment bien connaître l’instrument dans toutes ses possibilités.

 

CS : Cela dépend toujours de la quantité de temps qu’on y consacre. Cela dépend si on le fait professionnellement. Les élèves qui peuvent y travailler huit heures par jour, oui, ceux là peuvent arriver relativement rapidement, en trois ans, à bien maîtriser l’instrument. Après cela dépend du talent personnel de chacun, de la façon dont il s’exprime avec l’instrument, mais bon oui, on peut… Il y en a qui en joue de façon plus amateur alors c’est beaucoup plus long. Non, on peut jouer en peu de temps…

 

DP : En peu de temps… on peut avoir confiance dans le fait de voir d’autres jeunes…

 

CS : En France, il y a une nouvelle génération. On peut compter déjà six ou sept jeunes qui jouent du bandonéon de façon professionnelle et qu’on pourra écouter dans les années qui viennent.

 

DP : Il y a des expérimentations un peu plus modernes chez des groupes qui utilisent le bandonéon pour faire un autre type de musique populaire, et qui s’éloignent un peu de l’esprit du tango. Vous connaissez des noms ?

 

CS : Oui, il y a des groupes qui utilisent le bandonéon, par exemple Dino Saluzzi, un un musicien argentin bandonéoniste qui l’utilise plutôt dans la musique de fusion qui se rapproche du jazz. Et maintenant… justement l’autre jour, l’Ensemble Inter-contemporain m’a téléphoné pour faire de la musique contemporaine. On l’utilise car il produit des sons très appréciés des gens qui font de la musique contemporaine. On l’utilise aussi en musique classique, il y a des gens qui s’intéressent à sa sonorité.

 

DP : C’est donc un instrument qui offre des tas de possibilités.

 

CS : Quand j’ai passé mon certificat d’aptitude, le CA, le CAPES de bandonéon, j’ai dit au jury à l’oral que je voulais enseigner le bandonéon car je voulais établir un genre de pari, parier qu’un jour de nouveaux musiciens européens connaîtraient cet instrument et découvriraient quelque chose de différent dans le bandonéon, parce que dans la région du Rio de la Plata, le bandonéon a toujours été totalement lié au tango… Je pense alors qu’ici ils  trouveraient une façon de jouer, un peu détaché du tango pour se sortir de cet esprit triste, mélancolique et dramatique qui émane de la musique de cet instrument. Pour le moment ma thèse ne s’est pas avérée bonne parce que la majeure partie des élèves qui viennent à mes cours et qui s’intéressent au bandonéon, sont pour le moment focalisés sur le tango mais je pense que cela peut faire école et qu’on trouvera une façon d’interpréter une musique contemporaine différente. L’instrument a donc un bel avenir...

 

DP : Avec quelle musique nous pouvons nous séparer ? Avec un petit air ?

 

CS : Oui, avec une valse d’un français, Jacques Coutureaux, que j’ai incorporé à mon cours de bandonéon. Cela s’appelle La divine (musique).

 

DP : Merci beaucoup, César.

 

CS : De rien. Ce fut un plaisir de faire cet entretien. 

 

(1) C’est le système que l’on appelle « chromatique » qui s’oppose au « diachronique » pour les bandonéons utilisés dans le Rio de la Plata.

(2) En 1970, Astor Piazzolla composa Tristezas de un doble A, en hommage à un instrument qui portait cette marque.

 

 

 

NB : Avec mes remerciements les plus vif envers Viviane Millé, musicienne et ex-étudiante à l’Universitaire de Nîmes, pour sa participation à la traduction ; Julia Petersen, ma fille,  pour la transcription et la relecture ; et enfin, Jacky Flouest, bandonéoniste, pour ses précisions concernant l’instrument et le répertoire cité dans l’interview.

 

 

Entretien en español

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